Africa 2.0

AFRICA 2.0 

Les années 90 ont véritablement marqué un tournant. Plus qu’un simple passage vers le XXIème siècle et le troisième millénaire, elles ont apporté un florilège d’innovations technologiques synonymes bien souvent de révolution pour le quotidien de tout un chacun. L’Afrique n’a pas été la première à en profiter.

S’il est un objet qui a marqué de son empreinte cette décennie, c’est bien le téléphone portable, apparu vers le milieu de cette dernière. L’Afrique a attendu un peu plus avant de faire connaissance avec les Nokia ou autre Samsung. Un peu plus mais pas longtemps.   Cinq années tout au plus. Le marché africain étant naturellement important, du moins en terme quantitatif, il ne pouvait être ignoré davantage.       C’est même à se demander si le téléphone potable n’a pas été inventé pour les africains. Les réseaux filaires peu développés en dehors des villes[1], les populations isolées, mais aussi les privatisations massives des groupes de télécommunications ou encore la déréglementation du marché, tous ces critères ont permis au mobile de voir le jour sous les meilleurs auspices.

Vue d’Europe, à l’ère du tout numérique, l’Afrique pourrait paraitre encore à la traîne en ce qui concerne les nouvelles technologies. Et pourtant si les premiers résultats se sont fait attendre, le jeu en valait
la chandelle. Téléphonie, Internet, e-commerce, tout est synonyme de prospérité économique et de perspectives alléchantes. Après les marchés énergétiques et des mines, c’est un des secteurs où l’on trouve les plus belles réussites du continent.

Alors qu’il y a huit ans, seul un Africain sur cinquante était abonné à un service de téléphonie mobile, ils sont aujourd’hui près d’un tiers à détenir une puce. Ce qui représente un marché de près de 265 millions de personnes, un marché en progression de 33% en un an, la plus forte au monde.

Difficile en effet d’imaginer une partie de l’Afrique, un téléphone constamment dans la poche ou vissé à l’oreille. Pour s’en rendre compte, il suffit de traverser n’importe quelle ville. Si le fait de croiser tous les dix mètres une personne en communication ne vous surprendra plus au bout de cinq minutes, le nombre d’affiches publicitaires pour les différents opérateurs ou l’abondance de magasins de téléphone vous laissera pantois.

Considéré encore par certains comme un produit de luxe bien trop taxé ; le secteur devrait, sur la période 2000/2012, générer rien qu’en Afrique subsaharienne la somme faramineuse de 71 milliards de dollars en taxes ; le téléphone portable n’en est pas moins devenu en très peu temps l’accessoire indispensable des cadres mais aussi du peuple tout entier.

En Afrique, on ne compte pas moins de sept pays[2] où le taux de pénétration du mobile est supérieur à 70%. Ce taux dépasse même 80% en Tunisie et en Algérie qui compte parmi ses 35 millions d’habitants, 27,6 millions d’abonnés. Plus curieux encore, les Seychelles comptent aujourd’hui plus d’abonnés que d’habitants.

Cette statistique qui pouvait paraître logique pour le Maghreb ne l’était pas forcément pour l’Afrique sub-saharienne. Et pourtant, des pays comme le Botswana ou le Gabon sont désormais proches de
la saturation. Autre exemple probant, en un an, le nombre d’abonnés en Côte d’Ivoire a doublé, en passant de 3,5 millions à l’automne 2006 à 7,4 millions à la fin de l’année 2007. A ce rythme, le taux de pénétration, avoisinant déjà les 40% atteindrait théoriquement les 100% d’ici 2010. Ce chiffre résume à lui seul la tendance du marché. La surabondance de réseaux et d’opérateurs dope la croissance de la clientèle et nombreux sont les marchés qui pourraient approcher de la saturation bien plus vite que prévu.

Après plusieurs années de croissance folle, la tendance devrait ralentir. Les analystes envisagent dès 2009 une croissance à un chiffre.

Sur le marché des télécoms, le continent reste l’une des dernières terres de croissance avec l’Asie et le Moyen-Orient. A ce jour, la plus importante opération en Afrique du secteur a été l’acquisition de Celtel par le koweïtien MTC-Zain en 2005 pour 3,36 milliards de dollars. Un chiffre important certes, mais qui deviendrait minuscule si le sud-africain MTN, leader continental devait être cédé aujourd’hui, il en vaudrait au moins 50 milliards de dollars.

Au Kenya, à part les touristes et leurs safaris-photos, principales recettes du pays, les affaires sont aussi florissantes dans le domaine de
la téléphonie. C’est l’opérateur Safaricom qui tire son épingle du jeu avec 74% de part de marché, un chiffre à faire pâlir d’envie SFR ou Orange en France. Mieux encore, l’entreprise kenyane a récemment fait l’objet de la plus importante OPA jamais réalisée en Afrique de l’Est : la mise en vente par l’Etat de 25% de son capital. Dès l’ouverture de la bourse, l’action s’est envolée pour quasiment doubler sa valeur et aujourd’hui, l’entreprise représente à elle seule 40% de la capitalisation du Nairobi Stock Exchange, l’indice du pays. Signe que les kenyans, au même titre que l’ensemble des africains, croient en la viabilité et en la prospérité du secteur, 800 000 d’entre eux se sont rués dans les banques pour souscrire des actions.

France Télécom voit l’Afrique comme un nouvel eldorado. L’Afrique est ainsi la zone émergente principale pour lui, loin devant l’Asie. 

Avec vingt-sept millions de clients répartis dans quatorze pays, France Télécom réalise en Afrique un chiffre d’affaires de 2,5 milliards d’euros. L’Égypte et ses quinze millions de clients constituent son plus gros marché.

Présent depuis trente ans en Afrique dans le téléphone fixe et l’accès international, l’opérateur français profite également depuis cinq ans de la véritable explosion du mobile. France Télécom, qui occupe, en fonction des pays, la place de numéro un ou de numéro deux est opérateur global, c’est-à-dire présent dans le fixe, le mobile et l’Internet dans cinq pays. Dans les neuf autres, il se focalise sur l’Internet et surtout le mobile, principal vecteur de croissance.[3] « Toutes nos opérations en Afrique sont très rentables. Le mobile y connaît une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années. L’essentiel du marché se fait avec des cartes prépayées, donc sans risque financier », expliquait Marc Rennard, directeur exécutif international Afrique, Moyen-Orient et Asie de France Télécom au Figaro en novembre 2007. Certes, le chiffre d’affaires moyen par utilisateur est trois fois moindre dans les pays émergents que dans les pays occidentaux, mais les coûts salariaux y sont aussi plus faibles et la croissance plus forte. « Nous misons sur la croissance rentable. Nous sommes un partenaire industriel sur le long terme. Nous ne faisons pas de coup financier », conclut-il. Pour autant, le groupe français poursuit sa politique de développement. Toujours en 2007, il a signé son cinquième rachat sur le continent en prenant possession de 51% de l’opérateur Telkom Kenya pour quelques 270 millions d’euros. Ce rachat est à créditer de l’acquisition d’une licence. 

Autre signe que le marché se porte bien, ces acquisitions de nouvelles licences mobiles fleurissent aux quatre coins du continent. Les opérateurs occidentaux jouent des coudes lors d’enchères ou d’appels d’offres qui atteignent des sommets. Le tout pour le plus grand bonheur des Etats, grands gagnants de ces batailles financières. 

Si toute l’Afrique s’est mise au téléphone portable ces dernières années, il en est dont on n’aurait jamais pensé les voir équipés : les Massaï. Cet exemple est révélateur du changement de mentalité qui est en train de s’opérer dans tout le continent. Si les traditions ancestrales et bien souvent archaïques de communication comme le tamtam ou à moindre mesure le courrier ne disparaitront certainement pas d’ici longtemps, un virage numérique prend forme. Revenons aux Massaï. Ce groupe ethnique d’éleveurs et de guerriers semi-nomades d’Afrique de l’Est, vivant principalement dans le centre et le sud-ouest du Kenya et le nord de la Tanzanie sont l’un des symboles de cette modernité qui envahit l’Afrique. Le téléphone portable est devenu pour eux bien plus qu’un simple moyen de communication. Il est aujourd’hui devenu un moyen de paiement. En effet, plus besoin de parcourir des kilomètres de savane pour se rendre dans une banque, chaque transaction peut s’effectuer par simple…texto ! Exemple : Lorsque l’un veut acheter un troupeau de chèvres à l’autre, il contacte sa banque pas SMS et immédiatement l’autre reçoit une confirmation de
la transaction. Ce moyen de procéder devient très tendance sur l’ensemble du continent. Et si les Massaï l’ont compris, les grands groupes multinationaux également. Il faut dire qu’avec plus de dix millions de dollars de transaction au Kénya et en seulement un an d’existence, ce nouveau marché a de quoi intéresser. 

Le groupe égyptien Orascom ou encore Orange via son service Orangepay misent eux aussi sur ce qu’il convient d’appeler dorénavant la banque mobile. Cette dernière est devenue un véritable enjeu stratégique et financier, dû au faible taux d’accès aux systèmes bancaires traditionnels et aux énormes transferts d’argent entre le Nord et le Sud. Le téléphone devient progressivement la plate-forme la plus efficace pour les services bancaires car il répond aux besoins de ses utilisateurs rebutés par la banque classique, trop complexe et trop chère. 

C’est aussi cela l’Afrique. Des paradoxes. Parfois à la traîne, mais aussi souvent avant-gardiste. Beta-testeurs de technologies qui finiront par envahir la planète.

Si traditionnellement, l’oral a toujours eu le dessus sur l’écrit et l’image en Afrique, elle a finalement succombé à l’ouragan Internet en même temps que le reste du globe…à quelques années près. Les cybercafés pullulent dans toutes les villes et les foyers s’équipent à leur tour d’ordinateur et d’accès à
la toile. En 2003, le continent abritait environ 2 % de la population d’internaute dans le monde. Il convient de se rappeler qu’Internet a émergé en Afrique au travers de projets initiés par des organisations internationales comme les Nations Unies mais aussi grâce à l’aide apportée par des pays comme les Etats-Unis, le Canada et la France. 
En Afrique, si l’on exclut l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud, Internet n’est délivré que par deux moyens : les antennes satellites et les câbles sous-marins. Le câble Sat3 dessert le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin, le Nigeria, le Cameroun, le Gabon et l’Afrique du Sud. Il devait inaugurer une nouvelle ère de l’Internet en Afrique. 15300 kilomètres de fibre optique avec onze points d’atterrissage sur la côte occidentale africaine, 28 000 kilomètres en tout en comptant la partie reliant l’extrémité du continent à la Malaisie, 650 millions de dollars investis par 36 opérateurs d’Afrique et d’ailleurs. 

« Nous comblons le fossé numérique avec les autres continents » déclarait fièrement le président sénégalais
Abdoulaye Wade lors de l’inauguration du câble à Dakar en 2002. Toutefois, six ans plus tard, la situation n’est pas idyllique et le câble, capable de transmettre simultanément près de six millions d’appels téléphoniques et 2300 canaux de télévision ne serait exploité qu’à 5% de ses capacités. Pourtant les pays reliés au câble ont beaucoup gagné en bande passante, ce qui augmente la capacité d’envoi et de réception de données et fait encore cruellement défaut en Afrique.
[4] 
En dehors des pays côtiers, la seule alternative actuellement consiste à utiliser une antenne satellite. Construire, lancer et exploiter un satellite est fort coûteux et reste exclusivement réservé aux non Africains. Le prix et le manque de clarté des offres d’accès Internet par satellite s’en ressent.[5] 

En dépit de ces prix souvent exorbitants, le nombre d’internautes ne cesse de croitre, certes à moindre vitesse que pour ce qui est de
la téléphonie. Le taux de pénétration en 2007 est de 3,6%, ce qui constitue 3% du nombre mondial des utilisateurs. Du fait de l’écart entre population et nombre d’usagers, la croissance du taux de pénétration entre 2000 et 2007 est effectivement forte : 643,1% d’utilisateurs en plus sur la période. 
Cette évolution est très variable selon les pays. 

L’Afrique de l’Ouest, qui constitue un peu moins de 30% de la population africaine, disposerait de 21,5% de la population d’internautes en Afrique. Ces chiffres sont néanmoins à relativiser. Difficile effectivement de comptabiliser les utilisateurs différents des cybercafés. Pas sûr non plus que les écoles et établissement d’enseignement supérieurs privées soient bien pris en compte lorsqu’ils ont un accès pour leurs étudiants. 

Il est donc délicat de faire des projections fiables sur le nombre des internautes potentiels aujourd’hui au Sénégal : 3 millions ?[6] Nul doute qu’avec la croissance de la scolarisation et de la couverture internet, le taux de pénétration va continuer à augmenter chaque année. En Afrique de l’Est, on a aussi l’espoir d’accéder rapidement au haut débit. Le câble EASSy, pour East Africa Submarine Cable System aurait déjà dû voir le jour. Mais les conditions de financement pour ce deuxième grand réseau le long des côtes orientales cette fois, les tractations entre les 22 opérateurs et la volonté de proposer un modèle plus ouvert ont retardé le démarrage du chantier. Entré en vigueur en 2008 avec beaucoup de retard, le contrat avec l’équipementier Alcatel-Lucent a finalement permis le début de la construction du réseau sous-marin qui devrait être achevé mi 2010. Et cette fois, l’accès au câble devrait être plus facile, y compris pour ceux qui ne font pas partie du consortium de départ. Au Fonds Mondial de
la Solidarité Numérique, on n’y croit pas vraiment.
« Ce n’est pas parce qu’un pipeline de gaz passe dans votre jardin que vous pouvez vous y brancher » pense-t-il. C’est la fameuse question du  « dernier kilomètre » qui permet à l’utilisateur final de se connecter et qui fait trop souvent défaut en Afrique. Les opérateurs, eux, prétendent résoudre ce problème via la technologie sans fil. 

En dépit de ces quelques problèmes, Internet a de beaux jours devant soi en Afrique. Les jeunes s’y bousculent pour chatter, bloguer,  et même y faire des rencontres sur les sites spécialisés de plus en plus nombreux. Les entreprises prennent elles aussi peu à peu la mesure des innombrables atouts commerciaux du web. Effet ricochet de cet incroyable engouement de l’Afrique pour ces nouvelles technologies et parallèlement des occidentaux pour ce marché, les centres d’appels, ou « call centers » se sont multipliés un peu partout. En 2006, le Maroc en comptait une centaine pour 25.000 emplois crées, tout comme la Tunisie avec 8.000 emplois. Deux pays qui travaillent majoritairement pour des sociétés françaises. Le Sénégal, qui talonne le Maghreb avec 35 centres et 4.000 salariés, met en avant des coûts en télécommunications et salaires 50% moins élevés pour une qualité similaire à
la France. Aujourd’hui, quand il se crée un centre d’appels en France, il s’en crée un en offshore alors qu’il y a peu, le ratio était encore d’un pour cinq. 

L’Afrique semble bien décidée à ne pas se laisser distancer sur ce secteur clé des technologies de l’information et de
la communication. Loin d’être encore cyberdépendant, le continent a vu ces dernières années une multitude de projets naître. En Algérie par exemple,
le programme Ourastic, qui vise à doter quelque 6 millions de foyers algériens d’un ordinateur et d’une connexion Internet d’ici à 2010, suit son cours.
Il faut dire qu’en cinq ans plus de 3 milliards de dollars d’investissements directs en provenance de l’étranger y ont été investis, transformant le secteur en deuxième source de rentrée de devises après le gaz et le pétrole. Le nombre d’emplois a été multiplié par 4,5, passant de 45 000 en 2000 à plus de 200 000 aujourd’hui. Quant au chiffre d’affaires réalisé dans la filière, il a atteint les 2,5 milliards d’euros en 2005. Emplois, investissements, fortunes et projets ambitieux, tout semble réuni pour faire de l’Afrique un futur géant du secteur. Chacun des 53 pays s’est lancé dans une course effrénée à l’équipement, conscient que c’est par ce moyen que se réduira une partie des inégalités qui subsistent sur l’ensemble du continent. Les perspectives futures étant plus qu’encourageantes, l’écart avec le Nord ne devrait que se réduire d’ici les prochaines années. 

L’Afrique vient définitivement de passer en mode 2.0 

Démocratisation des technologies en Europe et en Afrique 

TELEPHONIE  FILAIRE  MOBILE  3G  3G+ 
EUROPE  70’s  1995  2002  2006 
AFRIQUE  80’s  2000    2008 
         
INTERNET  56K    ADSL   
EUROPE  1993    2000   
AFRIQUE  2000    2003   

Si l’Afrique est servie la dernière, elle met jusqu’à 50% de temps en moins pour développer les dernières technologies.  L’Internet a vu le jour en Europe vers 1993, même s’il n’en était qu’à ces balbutiements. L’Afrique s’est mise au net vers l’an 2000. A son apparition le web n’était accessible que via une connexion lente à 56K. L’ADSL l’a progressivement remplacé. En 2000 en France, soit 7 ans après, et en 2003 en Afrique, soit seulement trois ans après. 


[1] Seulement 6% des africains ont un abonnement au téléphone filaire. Le nombre total de lignes fixes de l’Afrique du Sud est supérieur à celui de tous les autres pays africains subsahariens réunis.

[2] Afrique du Sud, Maurice, Maroc, Algérie, Tunisie, Botswana, Gabon. 

[3] En 2008, France Télécom est présent sous
la marque Orange dans 14 pays du continent : Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée, Guinée Bissau, Guinée équatoriale, Cameroun, Niger, Botswana, République Centrafricaine, Egypte, Kenya, Madagascar, Maurice.
 

[4] Les villes côtières desservies par le câble sous-marin disposent d’une bande passante d’environ 50 Mbit/s. Le Sénégal dispose quant à lui de plus de 400 Mbit/s. Ce qui permet de disposer d’une réelle connectivité : une connexion ADSL à 256 Kbit/s coûte ainsi 35 euros par mois à Dakar, et 230 euros par mois à Cotonou.

[5] Compter de 350 à 3500 euros par mois par Mbit/s ; c’est à dire 350 euros pour un accès partagé et dix fois plus cher pour une bande passante dédiée.

[6] Le Sénégal a accru son nombre d’internautes de 1250% passant de 40 000 usagers en 2000 à 540 000 internautes en 2007. Ce qui ne constitue malgré tout que 4,1% de la population.

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