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Les bourses financières : facteurs de développement

Samedi 9 août 2008

Le petit monde de la bourse et de la finance est, comme une grande majorité des microcosmes en Afrique, en pleine mutation. Hausse de la capitalisation boursière, méga introductions, projets audacieux et intérêt grandissant de la population font du secteur, l’un des plus ambitieux du continent. L’augmentation rapide du nombre des bourses africaines indique que bien des pays voient maintenant en elles un aspect d’une stratégie plus ample de développement des économies nationales et même de l’économie régionale. Dans une publication des Nations Unies, Afrique Relance, M. Alan Kyerematen, Directeur du programme Afrique Entreprise du PNUD[1], voit dans les marchés boursiers, ainsi que dans les autres sources de financement, un moyen efficace de promouvoir l’expansion des entreprises privées et, par suite, une croissance plus forte des économies nationales. « Lorsqu’on améliore l’accès d’entreprises solides aux capitaux pour soutenir un accroissement de leurs activités, on favorise du même coup la création d’emplois plus durables, ce qui peut conduire à une réduction de la pauvreté ». Ce constat peut paraître simpliste, encore faut-il le mettre en pratique. D’autres estiment, cependant, que les liens entre bourses et développement socio-économique d’ensemble sont minces, voire inexistants, quand ils n’ont pas même un impact négatif. Ils conseillent aux pays africains de ne plus consacrer leurs « maigres » ressources et leurs efforts à promouvoir aujourd’hui la croissance des bourses, car il y a beaucoup de problèmes plus sérieux à traiter en Afrique : des indices élevés de pauvreté, des services sociaux inadéquats et une infrastructure très peu développée. Même si les ressources existaient, ajoutent certains, les marchés boursiers pourraient exposer des économies en développement déjà fragiles à l’effet déstabilisateur d’apports de capitaux à court terme et spéculatifs. 

Réduire le monde de la bourse et de la finance en Afrique à cette vision manichéenne si basique serait une erreur. Evidemment, la situation n’est pas partout la même. Comme dans chaque secteur, il y a des gagnants et d’autres qui n’attendent qu’à le devenir. Globalement, la plupart des marchés de capitaux africains sont encore minuscules et embryonnaires, surtout lorsqu’on les compare à leurs homologues d’autres régions. A l’exception de la bourse de Johannesburg, la plupart des bourses africaines rencontrent toutes d’autres obstacles à leur croissance et développement comme le nombre insuffisant des sociétés autochtones, la faible dimension moyenne des sociétés, et les faibles taux de liquidité. Le nombre de sociétés dont les actions sont cotées est généralement faible et l’échange d’une ou de quelques valeurs seulement domine souvent l’activité boursière. 

Dans ses études sur les marchés de pays en développement, M. Ajit Singh, professeur d’économie à l’Université de Cambridge, a constaté que, même lorsque ces bourses jouent un rôle utile pour les entreprises en leur offrant accès à davantage de capitaux, l’économie des pays considérés n’y gagnait pas grand chose dans l’ensemble. En Afrique, les entreprises locales, qui sont généralement de taille petite ou moyenne, sont jusqu’à présent restées en majorité à l’écart des bourses, en partie parce qu’elles n’ont pas l’expérience et les ressources nécessaires pour émettre des actions, mais aussi parce que les administrateurs de ces sociétés craignent d’en perdre le contrôle s’ils les ouvrent au public. Mme Ndi Okereke-Onyiuke, administratrice de la bourse de Lagos au Nigéria, et actuellement dans la tourmente, car soupçonnée d’avoir organisé une levée de fonds en faveur de Barack Obama pour son profit personnel, déclarait récemment que beaucoup d’investisseurs préfèrent acheter des actions de sociétés de taille petite ou moyenne parce que leurs perspectives de croissance sont souvent plus favorables que celles de compagnies plus importantes. Elle exhorte aussi les petites sociétés à surmonter la crainte fréquente de perdre le contrôle de leur propre direction si elles émettent des actions et à reconnaître que les bourses aident les sociétés à grandir. 

En Afrique de l’Ouest, les Bourses essayent d’attirer davantage de sociétés en créant des marchés « hors-cote » et des marchés secondaires et tertiaires où les conditions d’inscription à la cote sont moins strictes. Elles s’intéressent aussi de plus en plus, et depuis peu aux programmes d’éducation et de promotion afin d’attirer davantage d’investisseurs. Par exemple, la bourse du Ghana a participé à des foires commerciales locales et régionales et offre des cours et séminaires concernant l’investissement sur le marché et la gestion des patrimoines individuels. En complément de ses annonces publicitaires dans la presse, à la radio et à la télévision locales et sur un site Internet, la bourse du Ghana finance un programme de radio. Les émissions visent à susciter l’intérêt du public pour la Bourse en expliquant aux auditeurs tout ce qui touche aux investissements et en organisant un jeu télévisé hebdomadaire dont le prix de 200.000 cedis doit être investi dans des actions que choisit le gagnant du jeu. Le débat sur la question de permettre aux étrangers d’acquérir des titres et actifs est encore d’actualité. Comme le soulignent certains experts, plus un pays intègre ses marchés financiers aux marchés mondiaux, plus il devient vulnérable aux effets de l’instabilité des capitaux. M. Singh recommande aux pays africains d’avoir pour souci premier d’encourager l’investissement étranger direct plutôt que de développer des bourses qui attirent des flux d’investissement à court terme. Il affirme que les bourses des pays en développement étant généralement moins bien réglementées et organisées que celles des pays développés, l’instabilité des capitaux y pose un risque accru. Rappelant les crises financières qui ont frappé de nombreux pays d’Asie et d’Amérique latine durant la dernière décennie, il soutient aussi que l’investissement de portefeuille, s’il portait sur des montants considérables, rendrait l’Afrique beaucoup plus vulnérable aux secousses d’origine nationale ou internationale. 

« Certaines personnes, loin d’ici, s’imaginent que la Sierra Leone, par exemple, est tout à côté du Ghana », se plaint M. Ernest Abankroh, Secrétaire de la société minière ghanéenne Ashanti Goldfields. Même la République démocratique du Congo est perçue par les investisseurs étrangers comme voisine du Ghana. Un incident survenant dans n’importe quel pays africain a des répercussions parmi les investisseurs. Tout en reconnaissant que les flux de capital étranger à court terme peuvent avoir un effet déstabilisateur,
les pays disposent de toute une panoplie pour se prémunir contre de tels risques en renforçant la réglementation de leurs marchés financiers, en améliorant la gouvernance de manière générale et en encourageant la cotation d’entreprises locales solides, bien gérées et compétitives. Logiquement, lorsque les entreprises affichent des performances satisfaisantes, on n’en retire pas les capitaux pour les investir sur d’autres marchés. 

Plus concrètement, le cœur du problème est à coup sûr, l’extrême faiblesse des revenus, qui fait que la plupart des Africains ne sont pas en mesure d’acheter des actions. Plus de 40 % des habitants du continent vivent avec moins d’un dollar par jour. En Afrique de l’Ouest, de 5 à 15 % de la population au maximum ont accès aux institutions financières de type classique et, dans ce groupe même, le nombre des personnes qui ont accès aux actions échangées dans les bourses est extrêmement limité. Les taux d’épargne de la région sont de loin les plus faibles du monde, avec une moyenne d’environ 13 % du PIB pour un pays africain typique. Au Ghana, par exemple, le montant total de l’épargne représentait seulement 12 % du PIB il y a dix ans, contre 17 % en 1960. Les Ghanéens qui disposent pourtant d’un revenu suffisant pour avoir accès aux institutions financières de type classique et aux investissements offerts préfèrent généralement investir leur épargne dans les titres d’Etat. Le gouvernement du pays émet de plus en plus de bons du trésor. Leur succès est facile à expliquer : dans un pays où les taux des prêts et dépôts bancaires sont très élevés, l’intérêt versé sur ces bons oscille chaque année autour des 40%, alors que les dividendes perçus sur les actions sont généralement de l’ordre de 5 à 10 %. Dans ces conditions, un investisseur rationnel n’hésite pas. 

Souvent complexe pour la majorité des occidentaux non initiés, le monde de la bourse et de la finance, en dépit de ces obstacles inhérents à l’Afrique, commence néanmoins à intéresser de plus en plus d’africains, qui se prennent au grand jeu de la spéculation. L’introduction récente en bourse de titres phares et populaires a opéré un virage intéressant.
A titre d’exemple, le nombre des actionnaires au Kenya a été multiplié par quinze, passant de moins de 50.000 en 2002 à 780.000 actuellement. La capitalisation boursière du Nairobi Stock Exchange (NSE) est ainsi passée d’un milliard de dollars en 2002 à 12 milliards de dollars aujourd’hui.  

Les dernières statistiques sont formelles. Les bourses africaines sont en bonne santé. Sur les cinq dernières années, elles ont affiché une progression de 210%, plaçant le continent au fronton des places financières mondiales les plus dynamiques. Des progressions encore plus significatives si on s’intéresse à une échelle nationale. La Cairo and Alexandria Stock Exchange (CASE), a connu une hausse de 51% en 2007, et ce pour la sixième année consécutive[2]. Les mille entreprises cotées sur le CASE totalisent une capitalisation boursière de 120 milliards de dollars, ce qui en fait la deuxième place boursière continentale après le Johannesburg Stock (JSE). Le 13 janvier dernier, l’indice phare, le Case 30 a franchi pour la première fois les 11 000 points depuis plus d’un siècle. Beaucoup moins importante, au marché des capitaux à la Bourse des valeurs du Mozambique (BVM), la capitalisation a atteint la somme de 400 millions de dollars avec ses dix-sept sociétés cotées. Son président, Jussub Nurmamad, s’en félicite. « Cela veut dire que ce montant n’a pas été dépensé dans la consommation, ce qui est considérable pour l’épargne ». 

Cette forte croissance boursière égyptienne n’est qu’un miroir de la grande tendance continentale. Si on les considérait comme une seule entité, les bourses africaines formeraient l’une des meilleures places au monde de ces quinze dernières années.  A quels critères convient-il d’attribuer ces performances ? Les analystes les associent en partie à une croissance économique rapide sur l’ensemble du continent. Le boom actuel des matières premières place l’Afrique sur des perspectives de croissance intéressantes[3]Plus intéressant encore, c’est la surprenante indépendance de ces places boursières face aux marchés internationaux. Alors que le doute va croissant sur les marchés financiers mondiaux, les indices boursiers africains continuent  de s’envoler. 

En seulement trois ans, la rentabilité affichée par les indices des quinze premières bourses africaines est de plus de 200 % ! Rien ne semblent ébranler cette spirale positive qui entraine l’Afrique, pas même la crise asiatique et l’éclatement de la bulle Internet ou la récente onde de choc créée par la crise des subprimes aux Etats-Unis. C’est une certitude, les pays du continent ont connu ces dernières années des taux de croissance élevés. L’explosion du prix des matières premières, partie pour perdurer, joue indéniablement un rôle déterminant dans cette bonne santé économique reflétée dans les indices. Le Johannesburg Stock Exchange (JSE), l’indice sud-africain, profite lui davantage du boom d’un secteur minier tout-puissant et qui représentait fin 2006 près de 31% de sa capitalisation boursière. L’introduction de la Ghana Oil Corporation soutiendra le marché d’Accra, déjà porté par l’engouement pour les valeurs agricoles et notamment du cacao. A Lilongwe, au Malawi, on bénéficiera de l’appréciation du prix du sucre et à Kampala, en Ouganda, de celui du café. Mais les places africaines ont aussi gagné en diversité sectorielle. La réforme des systèmes financiers a contribué à l’émergence d’acteurs solides et rentables comme les banques ou plus récemment les acteurs de la téléphonie mobile.  

En dépit d’une rareté de l’information, stratégique
ou comptable, d’une absence d’harmonisation réglementaire et d’insuffisantes liquidités, le climat des affaires est en train d’évoluer de manière rapide et positive en Afrique grâce à de nombreuses réformes. Plusieurs initiatives attestent d’ores et déjà d’une meilleure rationalisation. La création de la première Bourse régionale au monde, la BRVM[4] rassemblant les huit pays de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest, la possibilité d’inscriptions croisées sur les différentes Bourses de l’East African Community ou encore le projet de création d’une Bourse panafricaine autour du JSE sont autant de signes encourageants. L’ascension foudroyante de la Bourse sud-africaine, désormais à la 19e place mondiale par sa capitalisation et à la 36e par sa liquidité, devançant celles de Buenos Aires, Singapour, Tel Aviv et Mexico, confirme l’avantage offert par les marchés africains : une prime aux premiers entrants et aux investisseurs de long terme. Ca n’est d’ailleurs pas innocent si le Footsie (FTSE), un des indices principaux de la bourse de Londres a annoncé en juillet 2008 vouloir créer un nouvel indice financier panafricain dans les prochains mois. Un indice qui serait composé d’entreprises provenant de sept à huit pays africains, pour commencer, en évitant trop d’entreprises sud-africaines, qui pourraient fausser la réalité.
 

L’autre évènement de l’année, à une toute autre échelle, il a eu lieu au mois de juillet à la Bourse de Casablanca. C’est le premier opérateur immobilier et touristique intégré au Maroc, le groupe Alliances, qui s’est introduit pour un montant de 2 milliards de dirhams[5]. La bourse de Casablanca, l’une des plus actives du continent, enregistre chaque année, ce qu’il convient de nommer, une méga introduction. L’une des plus importantes ayant été celle de Maroc Télécom en 2004 pour 8,9 milliards de dirhams.[6] Le groupe marocain qui est parvenu en mai 2008 au sommet de l’African Investor 40, l’indice des quarante capitalisations boursières africaines. Un résultat d’autant plus remarquable alors qu’il fait face à des marges rétrécies, voire une croissance nulle dans la téléphonie fixe et internet, très concurrencée par le mobile. Malgré un accès souvent difficile et aussi complexe soit-il, le monde de la Bourse poursuit sa marche en avant sur le continent, et il semblerait que les africains y soient très sensibles. Les nombreux efforts effectués ces dernières années par les professionnels en tentant particulièrement  de changer les mentalités, et les grands projets à court ou moyen terme devraient ériger les Bourses africaines comme la nouvelle frontière de la finance internationale. 



[1] Programme des Nations Unies pour le développement

[2] Avec un record de +155% en 2005 

[3] Selon le FMI, les économies de l’Afrique subsaharienne pourraient connaître une hausse de 6,8% en 2008 contre 5,7% et 6,1% en 2006 et 2007. Des prévisions identiques à celles de la Banque Africaine de Développement qui table sur 6,5% de croissance du PIB. 

[4] Bourse Régionale de Valeurs Mobilières, basée à Abidjan 

[5] Plus de 176 millions d’euros 

[6] Près de 786 millions d’euros.